Combattons le "conservatisme climatique"

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M. Mike Soron s’inquiète du  »conservatisme climatique » qui mine le dialogue sur les enjeux énergétiques au Canada; il demande aux citoyens d’arrêter de s’autocensurer et à parler haut et fort pour briser le faux consensus qui freine l’adoption de mesures véritablement audacieuses pour lutter contre les changements climatiques.

Combattons le « conservatisme climatique »
– Mike Soron, organisateur canadien – changements climatiques
pour le compte de la campagne « Un Vrai plan climat », leadnow.ca

Après neuf ans de silence étouffant sous le gouvernement Harper, les libéraux de Trudeau nous ont apporté une bouffée d’air frais dans le dossier des changements climatiques. Toutefois, après des décennies de dépendance à l’égard des exportations de combustibles fossiles, le Canada se trouve aujourd’hui mal préparé, culturellement parlant, pour engager un dialogue au sujet de ce qu’il faut faire pour transformer notre société et protéger nos communautés contre cette menace. Soyons francs : l’avenir sans énergies fossiles, qu’il faut préparer dès maintenant, fait peur aux gens qui travaillent dans cette industrie ou dans les secteurs connexes; et comme c’est à l’échelle de la planète qu’il faut prendre des mesures pour stopper les changements climatiques, nous partageons leur inquiétude pour leur avenir – et pour celui du Canada.

C’est ainsi qu’on voit apparaître dans le dialogue en cours au pays une tendance au « conservatisme climatique ». Comme il n’est désormais plus possible de contester les fondements scientifiques des bouleversements climatiques, une nouvelle forme de déni est en train de voir le jour. Contrairement à ceux qui affirment que le réchauffement de la planète n’existe pas, les tenants de cette forme de climato-scepticisme reconnaissent que l’« urgence climatique » constitue bel et bien un problème, mais contestent en même temps les mesures qui permettraient d’y apporter une réponse adéquate ou opportune.

Quand d’éminents Canadiens comme le maire de Calgary, Naheed Nenshi, ou le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, insistent sur la nécessité de construire des oléoducs pour exporter notre pétrole afin de financer des initiatives pour la transition énergétique, on peut comprendre pourquoi certaines personnes, pourtant persuadées qu’il faudrait agir plus rapidement pour protéger les vies humaines et les communautés menacées par les changements climatiques, préfèrent se taire – et comment s’installe un malsain climat d’autocensure.

Faux consensus et ignorance pluraliste concernant les changements climatiques

Deux découvertes du domaine de la psychologie nous permettent de mieux comprendre ce phénomène et de déterminer ce que nous pourrions faire pour le désamorcer : le « faux consensus »1 et l’« ignorance pluraliste »2.

Commençons par une prémisse bien simple : personne ne peut lire dans la pensée de l’autre. Pour bien fonctionner en société, nous devons tous formuler des hypothèses quant aux idées qu’entretiennent les gens qui nous entourent. Mais la recherche montre qu’il en résulte souvent des idées préconçues (ou « biais ») qui font en sorte que l’on surestime (ou sous-estime) à quel point nos opinions et nos croyances sont représentatives de celles des autres.

La frénésie avec laquelle les médias s’en sont pris au manifeste « Un bond vers l’avant »3 est l’exemple parfait du faux consensus. Chroniqueurs et politiciens de tout le spectre politique sont tombés à bras raccourcis sur ce document, allégant qu’il serait tout simplement impossible à mettre en œuvre et que son propos était très loin des préoccupations des Canadiens qui, selon eux, rejetteraient massivement ses recommandations en matière de politiques publiques.

Au cours des semaines qui ont suivi, divers sondages ont montré à quel point cette croyance consensuelle était fausse4. En effet, une majorité d’électeurs des partis Libéral, Néo-démocrate et Vert ont exprimé leur appui aux idées exposées dans ce programme. Plusieurs gouvernements et administrations, dont la Ville de Vancouver, ont même déjà mis en place certaines des politiques proposées ou ont dans leurs cartons des projets semblables. John Horgan, Rachel Notley et ceux qui pensent comme eux se sont donc grossièrement trompés en surestimant naïvement le nombre de Canadiens qui partagent leur point de vue. Ils sont victimes de ce qu’on appelle un « faux consensus », et malheureusement leurs déclarations ont pour effet d’intensifier dangereusement le parti pris contre l’action sur les changements climatiques au Canada.

À la lumière d’une recherche menée par Nathaniel Geiger et Janet Swim de l’Université Penn State et dont les résultats viennent d’être publiés dans le Journal of Environmental Psychology5, il y a lieu de s’inquiéter de la façon dont les gens s’autocensurent au sujet des enjeux climatiques, en particulier selon un mécanisme appelé l’« ignorance pluraliste ». Ce mécanisme fait en sorte que certaines personnes, convaincues à tort que leurs pairs ne sont pas d’accord avec eux, hésitent à exprimer leurs vues personnelles en toute franchise. Selon les auteurs de l’étude, « plus la perception d’une personne diverge de la réalité – en l’occurrence le fait que les autres partagent ses inquiétudes concernant les changements climatiques – plus elle se montre hésitante à dire ouvertement ce qu’elle pense ».

Or, lorsque les Canadiens se laissent convaincre, à tort, qu’il existe un consensus en faveur de nouveaux pipelines au pays, ou encore qu’il y a compatibilité entre la construction de nouvelles infrastructures destinées au transport des combustibles fossiles et les conclusions des scientifiques à propos des changements climatiques, ceux qui ne sont pas d’accord sont portés à garder le silence. Lorsque, dans certains endroits au Canada, ceux qui dénoncent les combustibles fossiles risquent de perdre leur gagne-pain, il est facile de comprendre que les gens préfèrent garder leurs convictions pour eux par crainte des conséquences négatives sur le plan social et professionnel.

Cette combinaison du faux consensus et de l’ignorance pluraliste crée un cercle vicieux d’autocensure. Plus on s’abstient de dire ce qu’on pense, plus on incite les autres à faire de même, et ainsi de suite : en bout de ligne, on assiste à la formation d’une boucle de rétroaction paralysante.

C’est ce qui fait de l’initiative « Un Vrai plan climat »6, qui regroupe une coalition d’organisations encourageant les Canadiens à se présenter aux consultations menées par le gouvernement fédéral au sujet des changements climatiques et à se prononcer en faveur de mesures audacieuses, un puissant moteur de changement. Depuis le 1er mai dernier, plus de 2 000 personnes ont assisté aux événements organisés dans le cadre d’Un Vrai plan climat ou aux assemblées publiques locales organisées par les députés fédéraux à l’échelle du Canada.

Déjà, les citoyens de quinze villes du pays ont signifié à leurs députés et au gouvernement libéral qu’il faut garder les combustibles fossiles dans le sol. Et des dizaines d’autres assemblées publiques sont prévues au cours de l’été. En entendant ces nombreux Canadiens qui réclament des actions plus audacieuses dans le dossier des changements climatiques – que ce soit à Fredericton, à Esquimalt ou ailleurs – j’ai senti tomber mes propres « biais cognitifs ». Toutes les fois qu’un nouvel intervenant réclamait des investissements dans des infrastructures à 100 % renouvelables ou dans des programmes de reconversion professionnelle destinés aux travailleurs des sables bitumineux, je devenais moins ignorant au sujet de ce que pensaient véritablement mes concitoyens.

Ne vous censurez pas! Trouvez le courage et la confiance qu’il faut pour participer aux assemblées et aux discussions et faire connaître votre point de vue. Ensemble, nous pourrons construire un consensus sur l’action pour le climat.