Dossier chaud : construction du méga pipeline Trans Mountain

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Auteurs

Patrick Bonin, BAA-SGC, M.Sc.Env., Responsable de la campagne Climat-Énergie
Loujain Kurdi, Conseillère en Communications, Greenpeace Canada, Montréal

Contexte
Le projet d’agrandissement du réseau pipelinier Trans Mountain vise à tripler sa capacité. Il comprend la construction d’un deuxième pipeline à partir d’Edmonton, l’ajout de stations de pompage et de réservoirs de stockage, ainsi que la construction d’un nouveau quai au terminal maritime de Burnaby en Colombie-Britannique. À quelques mois des élections, le temps est venu de revenir sur un dossier qui marquera inévitablement l’actualité.

Depuis 1990, la production de pétrole et de gaz a connu une augmentation massive au Canada, au point où le secteur figure désormais au premier rang des sources de gaz à effet de serre (GES) au pays, surpassant même le secteur des transports. Au cœur du problème, l’expansion du pétrole des sables bitumineux, le plus polluant à produire au monde. Avec une hausse de 360 % de ses émissions de GES depuis 1990, le secteur émet aujourd’hui plus de 72 millions de tonnes de GES par année, presque autant que les émissions totales du Québec ou que toutes les voitures sur les routes au Canada!

Malgré l’urgence climatique, les compagnies et le gouvernement fédéral souhaitent encore augmenter la production de pétrole des sables bitumineux de près de 40 % d’ici 2030. Pour y arriver, ils veulent à tout prix construire de nouveaux pipelines pour pouvoir exporter le pétrole sale.

Le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain est un de ces projets très contestés. Plusieurs Premières Nations ainsi que le gouvernement de la Colombie-Britannique le rejettent. Trans Mountain veut permettre l’expansion de la production de pétrole des sables bitumineux en Alberta par son transport jusqu’en périphérie de Vancouver et son exportation sur le marché mondial. Il consiste en l’ajout d’un nouveau pipeline qui longerait le vieux pipeline actuel, triplant du coup la capacité de transports de pétrole, la faisant passer de 300 000 à 890 000 barils par jour.

Au plan maritime, le projet Trans Mountain multiplierait par sept le trafic de pétroliers dans la région de Vancouver, qui passerait à près de 400 passages par année. Cette hausse de la navigation augmenterait d’autant les risques de déversements, dont les impacts seraient dévastateurs notamment sur la population d’épaulards du sud de la Colombie-Britannique, une population déjà en voie de disparition, ne comptant que 75 individus.

La capacité de transport additionnelle du projet Trans Mountain, établie à 590 000 barils par jour, ferait passer de 13,5 à 17,0 millions de tonnes de CO2 par année le bilan de la production pétrolière de l’Ouest canadien, soit l’équivalent de trois millions de nouveaux véhicules sur les routes, et ce, pour des décennies. C’est dire combien le projet va totalement à l’encontre de nos engagements climatiques, du respect de l’Accord de Paris et des conclusions du récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ce dernier commande une réduction des émissions mondiales de CO2 de moitié d’ici 2030 de manière à espérer pouvoir limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C et ainsi limiter les bouleversements climatiques catastrophiques qui frappent déjà partout sur la planète.

Malgré son engagement à respecter la science du climat et à faire avancer la réconciliation avec les Premières Nations, le gouvernement Trudeau a donné le feu vert au projet Trans Mountain en novembre 2016 après que l’Office national de l’énergie (ONÉ) l’ait approuvé. La décision du gouvernement Trudeau a été prise malgré l’opposition farouche de nombreuses communautés des Premières Nations et du gouvernement de la province de la Colombie-Britannique. Cette décision a d’ailleurs soulevé l’indignation d’une bonne partie de la population, avec d’importantes mobilisations, incluant des manifestations de plusieurs milliers de personnes. Plus de 200 personnes, incluant des scientifiques et des politiciens, sont d’ailleurs allées jusqu’à la désobéissance civile non violente, les conduisant à se faire arrêter pacifiquement pour contester la décision du gouvernement Trudeau.

Malgré l’ampleur de l’opposition, le gouvernement Trudeau a décidé, à l’été 2018, de devenir propriétaire du vieux pipeline de Trans Mountain. Il a pour cela englouti 4,5 milliards de dollars de l’argent des contribuables, tentant ainsi de « sauver » un projet dont son promoteur, la compagnie Kinder Morgan, ne voulait plus en raison de l’opposition et des risques financiers. Pire, le gouvernement fédéral semble résolu à aller de l’avant avec le projet d’expansion de Trans Mountain, et ce, même s’il lui faudra investir près de 10 milliards de dollars supplémentaires en coûts de construction du nouveau pipeline, pour un total de 15 milliards.

En août 2018, le gouvernement a été pris de court alors que la Cour d’appel fédérale a annulé le décret pour l’expansion du pipeline, stoppant le projet et ordonnant à l’Office national de l’énergie (ONÉ) de reprendre certaines étapes de l’évaluation en raison de manquements majeurs et demandant au gouvernement de refaire les consultations avec les Premières Nations qui avaient aussi été bâclées. En février 2019, malgré le fait que l’ONÉ ait reconnu que le transport maritime lié au projet entraînerait des effets importants sur la population d’épaulards et sur les activités des autochtones (sans oublier les impacts sur l’eau, sur la santé, sur l’aggravation de la crise climatique, etc. — impacts que l’ONÉ n’a pas évalués), l’ONÉ a publié un nouveau rapport final et a encore une fois approuvé le projet.

Sous l’influence des pétrolières, le gouvernement Trudeau compte aller de l’avant avec le projet de construction le plus rapidement possible, une fois qu’il aura complété ses consultations avec les Premières Nations, probablement d’ici la mi-juin. La construction du nouveau pipeline pourrait être lancée avant les prochaines élections.